Premier meeting transfrontalier à Metz

12/11/2008

Le compte-rendu de l'Humanité

Sébastien Crépel – envoyé spécial de «l’Humanité» - Jeudi soir, à l’université de Metz, quelque soixante participants ont assisté à une première: la rencontre publique, à l’invitation de la section communiste du pays messin, de trois formations membres du Parti de la gauche européenne (PCF, Die Linke allemand et Déi Lénk luxembourgeois), qui ont en commun de partager la même «région» transfrontalière, délimitée au nord par le Luxembourg, à l’ouest par le land allemand de la Sarre et au sud par la Lorraine. Thème du débat: «Quelle alternative au libéralisme en Europe?» Une question à l’actualité décuplée par la crise qu’un grand groupe comme ArcelorMittal entend faire supporter aux salariés pour préserver ses marges. «Pour récupérer des fonds, le groupe supprime 10 000 emplois, dont 7 000 en Europe», dénonce Marc Barthel, responsable CGT du site lorrain de Florange. «En quelques mois, ce sont 2 000 emplois qui ont disparu en Lorraine», renchérit le secrétaire de la section messine du PCF, Jacques Maréchal. «Est-ce qu’on laisse la construction européenne être dominée par les critères des marchés financiers? Ou bien construit-on un rapport de forces en faveur d’une autre logique?», résume-t-il.

Car ici plus qu’ailleurs, les solutions dépassent les frontières et appellent naturellement à une campagne commune pour une réorientation profonde de la construction européenne. «Nous avons un marché du travail commun. Le temps des nationalismes est dépassé, il faut travailler ensemble à des thématiques régionales», estime Hans Jürgen Gärtner, responsable de Die Linke dans la Sarre, évoquant le développement des transports publics ou l’établissement de règles sociales communes. «Nos dirigeants sont incapables d’organiser des régions transfrontalières au service des citoyens», constate de son côté Frank Jost, représentant Déi Lénk («la Gauche», mouvement né du rapprochement du PC luxembourgeois et de la «Nouvelle gauche», Nei Lénk). Il évoque le sort des 130 000 travailleurs, dont la moitié de Lorrains, qui entreprennent une migration quotidienne pour aller travailler de l’autre côté de la frontière, au Luxembourg. Un personnel précarisé, souvent intérimaire. «Beaucoup perdent leur emploi avec la crise, mais pour eux, aucun plan social n’est prévu», explique Frank Jost, pour qui l’enjeu est de développer «la solidarité entre travailleurs autochtones, immigrés résidents au Luxembourg, et les frontaliers» d’Allemagne et de France.

Pour Christine Mendelsohn, représentante du PCF à la direction du PGE, les dirigeants de l’Union européenne ont «sciemment organisé le transfert des risques du marché sur les salariés, en inscrivant la dérégulation dans les traités. Là est l’origine de la crise.» Elle estime qu’il faut élargir encore le «front progressiste européen» en construction à toutes les forces qui «partagent les objectifs énoncés dans l’appel lancé par le PCF, le 24 octobre».

L'intervention de Frank Jost

Metz PGE, PCF Quelle alternative au libéralisme en Europe ?

Université de Metz – Ile du Saulcy –

UFR Sciences Humaines et Arts

Jeudi, 4 décembre 2008

1. Le monolithisme économique : mines et acier puis finances

Pendant une centaine d’années l’économie luxembourgeoise se basait sur l’exploitation du minerai de fer dans les mines et la production sidérurgique dans les aciéries. Cette économie monolithique fut remplacée après la crise de l’acier des années 70 et la désindustrialisation qui s’ensuivit par un autre monolithisme celui du secteur financier. Notre petit pays se trouve maintenant dans la position délicate face à  cette récession qui touche très fortement le secteur financier.

Depuis toujours la politique luxembourgeoise, qui ne disposait pas d’Etat fort pour protéger ses marchés avec les cuirassés et les corps expéditionnaires, le faisait par des pactes de libre circulation des marchandises et des capitaux. La réalisation progressive du marché unique européen a été doublée par des lois protégeant les capitaux investis au Luxembourg : le dumping fiscal et le secret bancaire.

2. Le Luxembourg est-il un paradis fiscal ? La nationalisation (européanisation) du système bancaire en Europe

Le premier ministre Juncker s’insurge quand on appelle la place bancaire de Luxembourg un paradis fiscal. Nous dans déi Lénk – la Gauche l’avons toujours appelé paradis fiscal et nous avons toujours exigé la levée du secret bancaire. Il faut relever que les revenus sur les capitaux déposés par des capitalistes européens sont imposés suivant la règlementation européenne du prélèvement à la source, anonymisés, puis cet impôt est envoyé aux fiscs des différents pays. Dans la récente réunion des ministres des finances à Bruxelles sous présidence française , ni le secret bancaire ni le système de retenue à la source pratiqué au Luxembourg, en Belgique et en Autriche n’ont été mis à l’ordre jour. Seuls quelques produits bancaires supplémentaires ont été mis sur la liste des revenus de capitaux imposables. Il faut comprendre que quand votre président Sarkozy pète contre les paradis fiscaux il y a une part de démagogie tout comme lorsque notre premier Juncker s’insurge contre le capitalisme de Casino, que les « gens biens intentionnés » ont toujours appelé des produits dérivés, une spécialité de la place de Luxembourg. Tous les deux étaient des adeptes inconditionnels de la politique ultralibérale qui engendre la fluidité des capitaux et les placements hasardeux.

3. La composition spécifique du salariat luxembourgeois

Nous avons aujourd’hui au Luxembourg quelque 300.000 emplois salariés sur une population résidente de moins d’un demi-million. Parmi eux 130.000 frontaliers, dont une moitié de Lorrains. Est-ce quelque chose de tellement exceptionnel ? Il y a d’autres pôles de forte croissance économique en Europe qui connaissent une migration quotidienne de main d’œuvre. La seule chose exceptionnelle est le fait qu’il y ait 3 frontières autour du pôle luxembourgeois. Camarades, notre rôle commun doit être de créer la solidarité entre les travailleurs autochtones luxembourgeois, immigrés résidents et frontaliers. En ce moment ce sont les plus précaires qui sont écartés par les entreprises : très souvent des frontaliers ou immigrés intérimaires. Les intérimaires ne sont pas vraiment licenciés, ils ne perçoivent pas de préavis et on ne leur fait pas de plans sociaux. Ils s’évanouissent dans la nature. Dans ma ville d’Esch-sur-Alzette, 30.000 habitants, j’ai compté dans les pages jaunes 27 agences d’intérim, 27.

4. Les effets de la crise et les réponses de déi Lénk

Déi Lénk au Luxembourg a fourni jusqu’ici 2 axes de réponses principaux à la récession : augmenter la force d’achat et lancer des programmes publics de relance qui ne consistent pas à renflouer les caisses des banques ou entreprises, mais à investir à la base sur des terrains qui concernent directement les gens : chez nous ce sont les revendications de  l’augmentation du salaire minimum de 300 € et la construction annuelle de 2000 logements supplémentaires par la promotion publique qui ornent nos affiches. Il y a un tel manque de logements que les prix explosent et que bon nombre de Luxembourgeois s’expatrient dans les régions frontalières en y faisant également monter les prix de l’habitat.

 Comment aborder la question des molochs bancaires ? Il est très difficile chez nous de réclamer leur nationalisation puisqu’il ne s’agit que de filiales de grandes banques internationales. On ose presque croire que la question des nationalisations se poserait aujourd’hui parfois sous la forme d’ »européanisation » plutôt que de nationalisation. C’est évidemment une boutade. Il n’existe pas d’Etat européen qui pourrait gérer le système bancaire. Nationaliser les banques dans les grands pays est cependant un objectif à retenir.De toute façon ce qu’on nous a récemment présenté comme des nationalisations n’étaient que la privatisation de fonds publics avec une participation au capital à 49 %, sans toucher au pouvoir de décision des groupes financiers privés.

5.  L’incapacité de nos dirigeants d’organiser des régions transfrontalières

A l’exemple des frontaliers on peut démontrer que nos dirigeants sont incapables d’organiser des régions transfrontalières comme il se devrait dans une Europe Unie au service de ses citoyens. Les relations ferroviaires entre Metz, Thionville et Luxembourg sont assez satisfaisantes, mais ce n’est qu’une exception qui confirme la règle : le transport public collectif ne fonctionne pas dans la grande région (….)De Sarrebruck à Luxembourg il faut autant de temps que de Luxembourg à Paris. Entre les liaisons de Thionville et de Longwy, les lignes ferroviaires s’arrêtent à la frontière. Les frontaliers sont obligés d’utiliser soit plusieurs moyens de transports différents, ce qui allonge les journées de travail, soit d’utiliser leur voiture ce qui fait que les routes du Luxembourg ne forment plus qu’un grand bouchon tous les matins et tous les soirs. Investir dans les transports publics, dans les services publics en général voilà un autre moyen de politique anticyclique.

6. Surmonter la pensée unique libérale, reconstruire la solidarité internationale

Camarades, nous ne savons pas encore si la récession en cours va créér plus de découragement ou plus de révolte. Nous ne savons pas si les réactions parmi les salariés seront les mêmes dans les différentes parties du monde : est-ce que les travailleurs des pays émergents, qui ont connu 10 ans de croissance effrénée et une massification sans précédent du travail salarié, vont prendre la tête d’une nouvelle mise en cause du régime d’exploitation qui nous domine ? On verra bien dans les prochains mois.

Il est désormais clair que le système capitaliste international a pris un sacré coup de crédibilité. L’ère triomphante de la pensée unique néolibérale aura duré au maximum un quart de siècle. C’est le moment de raviver les vieux enseignements du mouvement ouvrier international et d’en faire une force planétaire dans le système mondialisé. Des exemples sociétaux alternatifs nous proviennent d’Amérique Latine. La coordination européenne des combats des salariés d’un même trust est devenue une obligation pour avoir une chance de succès. A nous d’organiser la solidarité des salariés de la grande région. Il reste beaucoup de progrès à faire. Mettons-nous au travail tous ensemble !

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